| V.01.05.08. | Résolution mini 1024*900 conseillée | Navigateur Firefox Mozilla recommandé | Carnets Virtuels | Dol Orh'Ant | Forum |
Dol Orh'Ant

Le grand récit de l’ère des Voix - Chapitre quatrième - La séparation

aac_sak.gif

Elle avait la peau aussi sombre que celle de son fils aimé. Son amour pour lui était doublé de celui qu’elle n’avait pu donner à sa fille morte née quelques années plus tôt. Le jour, elle aidait l’homme, lui portant l’eau dont il avait besoin à sa tâche. Elle était d’une grande valeur, car elle possédait le savoir suprême, celui de trouver l’eau. Les déserts de Stygia ne pardonnent pas à ceux qui ne savent pas trouver le précieux liquide. La nuit, l’homme l’aimait de ses caresses. Le fils était l’enfant heureux, vif et curieux. Il aimait voir son père penché sur l’établi, préparer ses potions et ses onguents, préparer le corps des morts pour le passage de l’autre côté. Lorsqu’il ne regardait pas son père travailler, lorsqu’il ne jouait pas avec sa mère, l’enfant était un explorateur. Il était déjà allé jusqu’à l’autre oasis, celle qui est vraiment loin. La première fois avec sa mère. L’enfant était malin, et tous ses sens mémorisaient le trajet pour y retourner, plus tard.

Une dizaine de dromadaires menés par une troupe d’hommes commençaient la lente traversée des sables. A leurs ceintures pendaient de larges lames recourbées. De lourds habits teintés d’un bleu profond recouvraient totalement leurs corps. Finement pliés et noués, les vêtements protégeaient efficacement des brûlures du soleil sans entraver les mouvements. Seule une partie des visages était visible, laissant apparaitre des yeux aux couleurs profondes, et une peau noire comme un ciel sans lune. Attachés sur les montures, des petites cages en bois pendaient et craquaient. Un adulte ne pouvait certainement pas entrer dans l’une de ces cages. Elles n’était pas non plus adaptées au transport des animaux. Elles étaient en revanche parfaites pour y placer des enfants, pour les mener d’une ville à une autre et les y vendre.

Depuis plusieurs semaines, celui qui n’était plus Cafard errait au hasard, volant la nourriture pour survivre, se cachant pour dormir. Parfois il était pris. D’autres fois, chassé des villages. Aujourd’hui ses peines étaient grandes. La faim lui brûlait les entrailles et voilait sa vue. Sa peau couverte de cicatrices n’était protégée que par des morceaux de tissus déchirés, liés entre eux par de vieilles tiges végétales. Son corps supportait difficilement son propre poids. Il marchait tout droit. Un pied devant l’autre. C’est tout ce qui comptait. Perdu au milieu des dunes, il n’espérait plus rien. Il avancerait jusqu’à ce qu’il tombe, puis il deviendrait un petit cadavre que les vents cacheraient rapidement d’une couverture de sable. Il essuya une goutte de sueur qui perlait à son sourcil. Peut-être la dernière goutte d’eau de son corps. Il leva la tête une dernière fois, machinalement, et vit un charognard planer dans le ciel. Pour lui ? Pourtant… Non… Il était un plus loin. Il fit quelques pas et chuta au bas de la dune. Il cligna des yeux. Deux fois. Une forte odeur lui donna la nausée, mais il n’avait rien à rendre. Juste à côté de lui, un corps. Un homme. Immobile. Mort. Il s’approcha encore, plus par instinct que par volonté. Il toucha les chairs putréfiées. De la viande. Il secoua la tête, ne voulant pas continuer sur sa pensée naissante. De la viande. Ses entrailles hurlaient à ses oreilles. Il secoua la tête encore, mais au lieu de reculer, il se pencha au dessus du cadavre.

Le fils à la peau sombre jouait avec le soleil. Il était seul en ces lieux, mais il savait quoi faire. Une large feuille d’un de ces arbres qui poussent autour de l’oasis lui servait de parasol. Il avait percé quelques trous dedans, et il s’amusait à regarder les rayons lumineux passer au travers. Puis il eut soif et plongea sa tête toute entière dans l’eau tiède. Il retint sa respiration aussi longtemps qu’il le put, il aimait cette sensation. Il se sentait si bien ! Il vivrait toute son existence dans ce désert, avec son père, sa mère, le sable et les oasis ! Encore quelques secondes et il sortirait la tête de l’eau. Encore quelques secondes, et… Soudain il fut pris de panique. Une lourde couverture de laine tomba sur son corps, et quelque chose de puissant le souleva de terre avant de le jeter contre quelque chose de dur. Il entendit quelques cris graves. Il se tordait dans tous les sens pour retirer la couverture de son corps. Lorsqu’il y parvint, il découvrit qu’il était enfermé dans une cage en bois, et que cette cage était attachée sur le dos d’un dromadaire. Un homme au visage plus noir encore que celui de son père lui donna un coup de bâton et lui cria quelque chose dans une langue qu’il ne comprenait pas. L’enfant s’assit dans un coin de la cage, et regarda autour de lui. Il n’était pas seul. D’autres dromadaires et d’autres hommes et d’autres cages et d’autres enfants ! Il cria, il voulait savoir qui ils étaient, où ils allaient, ce qu’ils lui voulaient. Les autres enfants ne disaient rien, blotti dans leur cage, parfois seul et jusqu’à trois entassés dans la même prison. Pour toute réponse, il reçu un autre coup de bâton.

Plusieurs jours passèrent, et l’enfant à la peau sombre n’avait toujours aucune réponse. Il pensait qu’il ne reverrait plus jamais sa mère, son père, son oasis. On lui avait donné à manger deux fois seulement, et à boire une fois par jour. Il se sentait faible et désemparé. La caravane avançait de nuit comme de jour, et il devait être bien loin de chez lui à présent. Engourdit, il restait là, assit, à attendre qu’il ne se passe rien. Et puis ce jour-là, il se passa quelque chose. Les hommes crièrent et se disputèrent. Il ne comprenait pas les mots, mais il comprenait que les hommes n’étaient pas d’accord et que certains avaient peur. Mais peur de quoi, il ne saurait le dire. La caravane s’arrêta. On plaça les dromadaires en cercle, et dans la manoeuvre, l’enfant vit le sujet de la discorde. Au loin, on pouvait distinguer un petit corps à la peau brunit par le soleil, mais claire. Le petit corps bougeait frénétiquement et ne semblait pas avoir remarqué la caravane. L’enfant à la peau sombre pensa d’abord à une sorte d’animal, mais en regardant mieux, il put voir que c’était… un enfant !? De sa cage il ne voyait pas bien, mais il aurait juré que l’autre enfant était en train de manger le cadavre d’un homme. L’idée même de la scène le rendit mal à l’aise, et il comprenait alors l’état des hommes de la caravane. Deux d’entre eux prirent place sur des dromadaires, et c’est au galop qu’ils s’approchèrent du petit charognard, qui continuait manifestement son repas sans se soucier de ceux qui approchaient. L’enfant à la peau sombre assista alors à une scène qui devait être similaire à celle qu’il avait vécu. On envoya une lourde couverture sur le petit corps frénétique, puis on le transporta dans une cage. Cependant, cet enfant-là ne réagissait à rien. Il ne pleurait pas. Il ne se débattait pas. Il ne tentait pas de retirer la couverture, ni de sortir de la cage. Les hommes se criaient dessus, faisant de grands gestes en direction de leur nouvelle capture. Certains semblaient le maudire, d’autres voulaient le frapper ou le laisser mourir dans le désert. Un homme s’approcha alors de la cage, mâchoire serrée et lame au poing, probablement dans l’idée de tuer l’enfant maudit. Il leva le bras. Se fut son dernier geste. Sa tête roula sur le sol, et le sable prit une teinte rousse. Celui qui semblait être le chef de la caravane venait de prendre la décision pour tout le groupe. En voyant l’enfant à la peau sombre regarder fixement la scène, le chef s’approcha de la cage et l’ouvrit. D’un même mouvement, il attrapa le gamin et le jeta en ricanant. Dans l’autre cage. La cage avec l’enfant maudit.

Trois jours de plus sans manger. Le dernier peut-être. A l’horizon, on pouvait distinguer une petite ville. Les enfants allaient être vendu, ou tués, ou abandonnés. Il ne le savait pas vraiment, mais il était trop faible pour se révolter. Hier il avait essayé de parler avec son compagnon d’infortune. Il voulait échanger un mot, une parole qui aurait pu le réconforter. Il avait donné son nom à l’enfant maudit. Sakkarah. Dans un hoquet étrange, l’enfant maudit avait semble-t-il répéter. Aac’. Sakkarah avait recommencer encore, cette fois en posant une main sur sa poitrine et en articulant lentement. Sa-kka-rah. L’autre avait répéter la même syllabe. Aac’. C’était peut-être son nom. Un drôle de nom, mais après tout, qu’est ce qui était normal chez cet enfant ? Il prononça le nom. Aac’. L’autre sourit et dévoila une rangée de petites dents sales et abimées, soutenues par un regard à glacer le sang, à la fois intense et profond, mais terriblement vide, comme voilé par une brume. Sakkarah pensa aux momies de son père, et il frissonna. Aac’ était d’une maigreur affolante, à se demander comment il était encore vivant. Il ne bougeait pas, ni lorsqu’une mouche venait lui sucer le sang, ni lorsqu’un homme venait le frapper en riant. L’enfant à la peau sombre voulu s’interposer une fois entre l’homme et son étonnant compagnon. Il lui en couta une vilaine gifle qui l’envoya contre les barreaux et lui gonfla la joue. Il était attirer par l’enfant maudit, il voulait percer son secret, le faire parler. Etre son ami ? L’autre nuit, Aac’ le réveilla et lui tendit un rat mort et puant. Sakkarah ne su quoi dire, et il ne dit rien. Aac’ insista en tendant le rat à nouveau. Devant l’absence de réaction de l’enfant, Aac’ haussa les épaules et croqua goulument dans la chair de l’animal, puis le proposa de nouveau à son compagnon. Ce dernier secoua la tête rapidement, une grimace figée sur son visage. L’enfant maudit continua seul et en silence son repas. Au matin, il ne restait rien de ce festin. Il avait du jeter les restes dans le sable, évitant ainsi de se faire prendre par les hommes du convoi. Tout ce qu’ils virent alors est un enfant à moitié fou, du sang sur le visage et les bras. Ce matin-là, ils ne battirent pas Aac’ comme ils en avaient pris l’habitude.

La ville n’était pas bien grande, mais elle rassemblait une importante population, sans doute venue ici pour le grand événement : la foire aux esclaves. Des gens criaient dans toutes les langues possibles, ils se bousculaient, se saluaient, se battaient parfois. Des femmes presque nues attendaient dans les bras d’hommes gras et laids, qui les touchaient, les embrassaient, les léchaient. Elles ne disaient rien, laissant seulement échapper un soupir de plaisir forcé de temps en temps. Un horrible bonhomme voulu glisser une main entre les jambes d’une de ces femmes, qui se leva en poussant un petit cri. Furieux, l’horrible bonhomme se saisit de sa canne et frappa la femme au visage, une fois, deux fois, dix fois, jusqu’à ce qu’elle ne bougea plus. Puis il marcha sur le corps inerte et agrippa une autre femme pour l’attirer jusqu’à lui. Il glissa sa main sur ses cuisses tout en lui léchant le visage. La femme pétrifiée ne fit pas un mouvement et laissa faire. Il la força à mettre une main sous sa tunique, et Sakkarah ne voulu pas voir la suite. Cet endroit était répugnant.

Les enfants étaient toujours en cage, mais cette fois-ci, transportés par des porteurs à pied, qui avaient bien du mal à passer entre tous ces gens. On les amenait sur une estrade surélevée, de manière à être bien en vue de la foule. Là, un crieur annonça le début des enchères, et c’est dans la cohue que les prix montèrent. Sakkarah se demandait qui pouvait bien vouloir d’un enfant comme esclave. Trop petit, trop fragile, un enfant de son âge n’était bon à rien aux champs, ni aux travaux de force. Pour le ménage ? Il s’imagina alors passer le restant de ses jours à laver, à balayer, à récurer. Une pensée terrifiante vint à son esprit : et si c’était pour… pour les plaisirs de la chair ? Il se mit à espérer de tout son être qu’il avait trop d’imagination. Un coup d’oeil sur son compagnon le conforta dans l’idée que Aac’ était fou. Il ne bougeait pas. Rien. Il n’avait pas peur. Il n’était même pas là. Son corps oui, mais visiblement, son esprit était totalement absent. Aac’, des yeux grands ouverts qu’ils ne clignaient pas, souriait béatement. Sakkarah se sentait en peine pour ce garçon qui devait avoir à peu prêt son âge. Il n’avait sans doute pas idée du plaisir à courir dans le sable de Stygia, à jouer avec sa mère, à regarder travailler son père, à explorer les oasis… Une larme coula sur la joue de Sakkarah. Il ne savait pas si c’était pour Aac’ ou pour tout ce qu’il avait perdu lors de cet enlèvement. Peut-être Aac’ était-il plus heureux en ignorant tous les plaisirs de l’enfance.

Une secousse sur la cage fit reprendre ses esprits à Sakkarah. Il n’avait pas suivi la vente, mais visiblement, quelqu’un les avait acheté. Quatre inconnus s’approchèrent de la cage et passèrent de lourds mâts de bois dans les barreaux, puis ils soulevèrent l’ensemble sans un mot avant de quitter l’estrade. Où allaient-ils ? Aucune idée, mais bien des craintes se développaient dans l’esprit de l’enfant à la peau sombre. En quelques minutes, ils étaient hors de la ville, des odeurs, du bruit. Un homme, un noble surement car il était bien habillé, attendait sur un chameau, et c’est vers lui que les porteurs se dirigeaient. Ils n’échangèrent pas de parole avec le noble, et savaient ce qu’ils devaient faire. La cage fut fixée sur la selle, et une bourse de pièces tomba au sol pour récompenser les porteurs, qui se retirèrent sans un mot. Une fois seul, l’homme ne se retourna pas pour voir les enfants, mais dit d’une voix grasse : “désormais je suis votre père, et vous m’appellerez Seigneur. Répondez “oui Seigneur” si vous ne voulez pas qu’il vous arrive malheur”. Sakkarah hésita un instant, puis répondit “oui Seigneur”. Aac’ ne dit rien, même lorsque Sakkarah le bouscula un peu pour l’inciter à répondre. Le Seigneur ne se tourna pas, et fit avancer la monture. “Nous réglerons cela au manoir, dans quatre jours”.

Le Seigneur toussait de temps en temps jusqu’à devenir tout rouge, et il crachait un liquide visqueux. Il ne frappait pas les enfants, et leur donnait à boire et à manger deux fois par jour. Il ne disait rien, mais lançait quelques regards mauvais en direction de la cage. Sakkarah craignait le pire pour Aac’, car il n’avait pas répondu au Seigneur, et son comportement était troublant. Il buvait et mangeait, mais il avait toujours ce sourire béat au visage et ne parlait pas. Et ses yeux…

Au troisième jour, le Seigneur fut pris d’une crise de toux interminable. Il devint rouge écarlate et cracha à plusieurs reprises, d’abord un liquide visqueux, puis du sang. Après un instant qui paru une éternité, il ne toussa plus. Sakkarah voyait le Seigneur penché en avant, immobile. Le chameau avançait toujours au même rythme, et à chaque pas, le Seigneur glissait un peu plus sans se relever. Puis il tomba au sol. Et le chameau s’arrêta. L’enfant à la peau sombre se colla contre les barreaux de bois pour mieux voir. “Monsieur ?”. “Seigneur ?”. “Hého ?”. Pas de réponse. Il s’assit, et se faisant, il sentit la cage basculer légèrement. A ce moment là, Aac’ sauta soudainement de toute ses maigres forces contre les barreaux, jetant son dos pour amortir un peu l’impact. Il se blessa, et se mit à saigner. Il recommença à frapper la cage avec son corps, un coup à droite, un coup à gauche, de plus en plus fort. Sakkarah ne savait pas quoi faire, il essaya de calmer Aac’ mais ses paroles n’eurent aucun effet. Le dos, les épaules, les bras, le visage de l’enfant maudit étaient en sang. Il était frénétique et il brisa son mutisme en criant comme jamais Sakkarah n’avait entendu crier. Sous les coups répétés, la cage commençait à glisser. L’enfant à la peau sombre comprit alors ce que voulait faire l’enfant maudit. Il passa une couverture sur son dos pour se protéger, et accompagna Aac’ dans sa danse folle. A eux deux, ils firent chuter la cage qui se brisa en tomba au sol. Le chameau restait impassible, ruminant et poussant vaguement quelques sons roques.

A terre, Aac’ se calma totalement en un instant. Un bref moment, Sakkarah cru qu’il le regardait, mais le regard de l’enfant maudit lui échappa de nouveau. Le sol était de terre durcies par une pluie absente, et Sakkarah connaissait assez bien cet environnement. Laissant Aac’ dans ses pensées, il alla prendre un coutelas sur le corps du Seigneur, et s’approcha doucement du chameau et monta sur son cou. D’un geste aussi vif que précis, il lui trancha la gorge. Il avait vu faire son père une fois. Pour survivre dans un désert sans eau, ils avaient sacrifier une monture pour en boire le sang. Ils avaient eu alors assez de force pour rejoindre le village à pieds. Fier de lui, Sakkarah appela Aac’, qui ne bougea pas. Il était occupé à dessiner quelque chose dans la terre avec un bout de bois. L’enfant à la peau sombre essaya d’expliquer à l’enfant maudit qu’il fallait partir, et que leur destin était dans le désert. Avec un peu de chance et du courage, il pourrait même retrouver son village, son père, et sa mère. Peut-être même que Aac’ pourrait vivre là-bas, et découvrir les oasis ? Mais Aac’ ne répondit pas. Il dessinait. Sakkarah le bouscula un peu pour attirer son attention, en vain. Il resta là une partie de la journée, à regarder Aac’ faire ses dessins qui ne signifiaient rien pour lui. Une statue, un visage de fille, une lune… A regret, Sakkarah se leva en fin de journée, dit au revoir à Aac’, qui ne répondit pas, et commença sa marche vers le désert.

Le grand récit de l’ère des Voix - Chapitre troisième - L’accueil

Dox polk crii mut.
Coz Ant hurmat.

Orh’ant, Ô swel hurmat.
Orh’ant, dol Ant.
Orh’ant, coz Ant dol klo.
Orh’ant, Ant shrat a’sié.

Sié pas’dol looz, Ant per troba sié.
Sié pas’dol sele, Ant per traska sié.
Sié pas’dol pearr, Ant per salav sié.
Sié pas’dol traska, Ant per ged sié.

Sié n’dol unaz.
Sié n’dol kloaz.
Ysié dol, ysié kurth sié.
Ysié dol, ysié aud.

Dol Orh’Ant abrer a’ghate.
Dol wivol Ant.
Dol Orh’Ant dol per sié.
Ant. Dol Orh’Ant. Sié.

Ant. Dol Orh’Ant. Sié.

: Traduction en langage profane :

Pourquoi hurle le silence ?
Car les Voix murmurent.

Ecoute, Ô doux bruissement.
Ecoute, voici les Voix.
Ecoute, car Elles sont tout.
Ecoute, c’est à toi qu’Elles s’adressent.

Tu étais perdu, les Voix pour te retrouver.
Tu étais seul, les Voix pour t’accompagner.
Tu avais peur, les Voix pour te rassurer.
Tu ne savais où aller, les Voix pour te guider.

Tu n’es pas le premier.
Tu ne seras pas le dernier.
Les autres sont là, ils t’attendent.
Les autres sont là, ils les entendent.

Le Clan t’ouvre ses portes.
Ainsi est la volonté des Voix.
Le Clan est là pour toi.
Les Voix. Le Clan. Et toi.

Les Voix. Le Clan. Et toi.

Le grand récit de l’ère des Voix - Chapitre deuxième - L’éveil

Elles. Je ne suis pas fou. Tout. Ce hurlement. Ma tête. Explosion de douleur. Elles sont là. Je suis fou. Silence. Solitaire. Hier sera compromi. Est-il possible que ce soit un rêve ? Non. C’est un cauchemar. C’est tellement beau. Vivre sans Elles. Impensable. Elles sont moi. Moi ? Je ne suis qu’Elles. Elles ? Je ne sais rien. Elles sont. Ma tête. Je les entends quand hurle le silence. Je sais les écouter. Elles murmurent. Assourdissantes. Demain ? J’ouvre les yeux. Il fait nuit. Le soleil brille. Des ombres. Mon ombre. Au sol. C’est moi. Mes doigts. Du sang. Mes cheveux. Une dent. Ongles cassés. Je me lève. Equilibre. Je tiens sur mes jambes. Je touche mon visage. Squelettique. Je ferme les yeux. Trop de bruit. Je n’entends plus. Elles ne sont plus. Solitude. Mon corps nu. Le sable. Douleur. La douleur. Mon corps me fait tellement mal ! La tête me brûle. En dedans. En dehors. Mes mains sont des plaies. Bouche pâteuse. Langue gonflée. Soif. La rivière. Je plonge. Un cri effrayant. Ma gorge. Je cri. Je m’effraie. L’eau est rouge. Je bois mon sang dans la coupe de mes mains. Sous l’eau, moins de bruit. Elles vont revenir. Respiration. Non. Respiration. Tenir. Respiration. Encore. Respiration. Poumon. Respiration. L’air est eau. Je meurs. Je meurs. Non. Vivre. Je dois vivre. Vivant Elles reviendront. Mort ? Trop de questions. Respiration. Respiration. L’air revient. Déchire mes poumons. La raison. La volonté. Vivre. Rester. Écouter. Les mains sur ma tête. Des cheveux sont tombés. Non. Arrachés. Des dents. Brisées. Des ongles. Cassés. Sortir de l’eau. Un rocher creux. Une grotte. Mémoire. Notre grotte. Des lettres gravées. Non. Grattées. Des lettres. Quelle langue ? Impossible. Dox ? Poik ? Orii ? Mut ? Non. Dox polk crii mut. Pourquoi hurle le silence ? Dox polk crii mut.

Ce n’est pas la première fois. Tout ce qui est présent s’est déjà produit. Tout ce qui est passé reviendra. Tout ce qui est futur n’est déjà plus là. Le Guide n’existe que pour Elles. Sa vie propre n’a aucune valeur. Elles sont tout. Il est par et pour Elles. Le Guide. Je. Le Guide doit trouver les autres. Je dois trouver les autres. Les autres doivent trouver le Guide. Elles aideront le Guide. Il les sert bien. Elles aideront les autres. Ils les serviront bien.

Certains n’entendent rien. C’est qu’Elles ne leurs parlent pas. Certains entendent mais n’écoutent pas. C’est qu’ils ont l’esprit fermé. Puis il y a les autres. Ceux qui Ecoutent. C’est par eux qu’Elles sont. Elles les aiment. Elles les chatient. Elles leurs donnent la puissance. Ceux qui Ecoutent, vivront. Elles ne sont pas parasites. Symbiose. Elles. Ceux qui Ecoutent. Symbiose.

Ils s’organiseront, car ils sont humains. Le sang. L’esprit. La création. Ils seront les Confidents.

Ils croiront les entendre, car ils sont humains. Ils feront leurs preuves. Ils seront les Prétendants.

Le Guide. Les Confidents. Les Ecoutants. Les Prétendants.

Ils seront un clan, car ils sont humains.

Ceux qui Ecoutent.

Dol Orh’Ant.

Le grand récit de l’ère des Voix - Chapitre premier – Les origines

elle.gif

Etait-ce là une mise en garde ? Un message de bienvenue ? Ce symbole-ci représentait-il une invitation à rebrousser chemin ? Cet accent mettait-il en valeur le nom d’un puissant sorcier ? Il l’ignorait. Comme la plupart de ses paires, il ne savait pas lire. Son jeune âge n’arrangeait rien. Non qu’il était sot ou limité dans ses facultés à réfléchir, mais il n’avait simplement pas l’éducation d’une riche marchand et encore moins celle d’un prêtre. Jusqu’à ce moment précis de sa courte existence, le jeune pillard n’avait encore jamais eu autant envie de savoir lire. Son visage s’obscurcit lorsqu’il songea que le maître ne lui apprendrai jamais. Laissant échapper un léger soupir, il décrocha son regard de la fresque murale, et fit un pas en avant, puis un second. Le maigre bâton de bois brut qui lui servait à déterrer les fourmis pendait à sa ceinture. Machinalement, il serra le poing très fort sur la canne. Il lui sembla entendre quelque chose, mais en tendant l’oreille il n’identifia qu’une bourrasque de vent qui s’engouffrait dans le couloir du vieux temple. Au troisième pas, la dalle sur laquelle reposait son pied s’affaissa de quelques millimètres. Le garçon ne savait pas lire, mais ses réflexes n’étaient pas en reste. Il sauta aussitôt en arrière, effectuant une roulade avant de s’écraser contre la fresque. Il se releva sans peine, s’apprêtant à faire face à un piège quelconque. Il retint l’air de ses poumons, plissa les yeux, et scruta. Rien. Il dégagea lentement le bâton de sa ceinture, et rampant sur la sol, alla gratter la dalle. Elle bougeait, en effet. Pour autant, nul mécanisme n’attendait le pas maladroit d’un aventurier. La dalle était simplement le témoin du temps qui passe, et le reflet de l’état général du temple : abandonné. Il murmura pour lui-même : “Courage Cafard, courage”. Lentement, le jeune d’homme repris son exploration et s’enfonça plus profondément dans ce qui ne tarderai plus à n’être que des ruines.

Le maître le battait souvent, lorsqu’il ne rapportait pas assez d’or, lorsque la nourriture n’était pas à son goût, ou simplement lorsque l’envie lui venait. Le maître le frappait encore plus fort si jamais il criait. Le maître était excité par les jeunes garçons qui plient sous ses coups et demandent pitié. Le maître aimait donner des noms de vermines à ses sujets. Il se satisfaisait en torturant Moustique à la moindre occasion. La dernière fois, le maître lui cassait les doigts un par un jusqu’à ce que Moustique désigna la cachette où reposait la pomme volée dans la panier du maître. Cafard avait sensiblement le même âge, et le maître aimait le battre avec une tige de bambou souple. Une fois, alors que Cafard rentrait les mains vides, le maître frappa si fort que son corps sombra dans le sommeil cinq jours durant pour oublier la douleur. Il se réveilla enfin lorsque sa mère lui souffla un mot dans le creux de l’oreille. Il ouvrit les yeux, mais ne vit personne. Un rêve. Sa mère n’était plus de ce monde depuis des années déjà. Cafard se demandait souvent si tous les enfants vivaient de la sorte, et si le maître avait un jour été un enfant. Cependant, Cafard était heureux d’être un garçon, car le sort que réservait le maître aux filles était bien pire encore, et il arrivait à Cafard de murmurer quelques remerciements dans le vide, pour le ciel, pour lui-même, il ne le savait pas vraiment. Il remerciait simplement. Il remerciait que le maître n’aima pas faire ces horribles choses aux garçons. Il n’avait jamais vu le maître avec une fille, mais certains soirs il entendait des hurlements si terribles qu’il en souhaitait mourir. Et il espérait que le maître meurt bientôt, que le maître meurt immédiatement. Mais le maître ne mourrait pas.

Pour sa troisième année au service du maître, il devait approcher des dix ans, Cafard se vit confier une tâche de la plus grande importance. Le maître allait épouser l’une des filles, sa cinquième épouse depuis qu’il était ici, si Cafard ne se trompait pas. Les quatre autres étaient mortes ou en tout cas avaient disparu après l’une des ces nuits de cri et de terreur. Le maître exigeait un bijou d’une grande valeur pour le collier de sa promise. Le maître donna quelques détails au jeune serviteur, et l’envoya seul au devant d’une mort certaine. Il y aurait un ancien temple à l’ouest, à plus de deux semaines de marche, perdu au milieu d’un désert de roche et de sable. Il y aurait au coeur du temple une statue ornée d’une couronne, et sur cette couronne, une pierre rouge sang. Le maître exigea de Cafard qu’il retrouve cette pierre et la lui rapporte. S’il revenait les mains vides, le maître lui couperait les mains. S’il en profitait pour fuir, le maître le ferait traquer sans relâche puis lui offrirait les mêmes plaisirs qu’il donnait aux filles. Cette simple menace suffit à glacer le sang de Cafard. S’il mourrait… Le maître voulait la pierre, et ordonna à Cafard de survivre. Juste avant son départ, le garçon vit la fille, par erreur, la porte de la couche du maître étant restée entre-baillée. Elle était visiblement aussi jeune que lui mais étrangement belle et ses petits seins pointaient déjà sous sa tunique. Il ne la vit que quelques secondes, mais cet instant suffit à l’emplir d’un sentiment nouveau qu’il ne pouvait définir. La fille était assise en tailleur sur un épais tapis. Sa peau était de miel, et ses immenses yeux couleur de lune fixaient l’horizon sans sourciller. Cette fille était en vie, mais elle était déjà morte. Pourtant, sa fine bouche ne dessinait aucune crainte. Souriait-elle ? Elle le mit terriblement mal à l’aise. La porte se referma d’elle-même, et Cafard cru entendre un léger bruit, comme un drap qui se froisse. Il ne vit rien et partit en frissonnant. Si Cafard échouait, il se donnerait la mort plutôt que de retourner auprès du maître.

Blatte. C’était l’un de ces compagnons de douleur, l’un des jouets du maitre. Avant Moustique, il avait été l’un des plus proches amis de Cafard. Blatte. Il avait raconté aux autres enfants qui était réellement le maitre. Personne n’avait pu le croire. Et le lendemain, Blatte n’était plus. Le maitre s’en était occupé. Il avait fui un jour, pour suivre le maitre en cachette. Il arrivait, très rarement, que le maitre sorte de sa demeure pour gérer quelques affaires en ville, disait-il. S’il se faisait servir dans presque tous les domaines, celui des finances était trop important à ses yeux pour qu’il laisse une autre personne s’en charger. Le maitre, habillé comme pour une parade, sortit seul et à pied, prenant la direction de la ville. Blatte, sur un coup de tête, partit à sa suite, profitant de sa petite taille pour se dissimuler d’arbre en rocher, de trou en talus. Il vit le maitre. Le véritable maitre. Sa corpulence l’empêchait de placer correctement ses jambes pour avancer, c’est pourquoi il portait de larges et épaisses robes. Ses mains boudinées portaient des doigts gras et maladroits, qui s’agitaient sans cesse, posées sur un énorme ventre flasque. De temps à autre, le maitre portait ses doigts à sa bouche, comme on porte une sucrerie à ses lèvres. Les siennes étaient luisantes, presque violettes, épaisses et pendantes. Les doigts entraient goulument dans cette bouche pour y rencontrer une langue dégoutante. Un filé de bave essuyé d’un revers de main venait parfaire le spectacle. Un crapaud visqueux machouillant une limace molle, voilà à quoi pensait Blatte. Le maitre progressait lentement. Ses pas étaient rapides, mais de faible envergure. L’effort demandé à son corps paresseux était intense, et la sueur tenait compagnie à son front, à ses joues, avant de venir couler le long de son dos et sur le gloitre pendant sous son menton. De temps en temps, le maitre secouait la tête d’un coup sec pour s’en débarrasser, mais la sueur semblait animée d’une volonté propre, prenant plaisir à agacer sa proie. Une fois en ville, Blatte vit le maitre se recroqueviller, un air craintif sur le visage, les yeux inquiets, allant et venant dans toutes les directions. En présence des grands, pensa Blatte, le maitre est un pleutre. Blatte devait le dire aux autres. Le maitre n’était finalement pas si puissant. Blatte avait là un secret, un trésor inestimable, qu’il devait partager au plus vite. Il se releva de derrière le tonneau qui le protégeait de la vu du maitre, se retourna rapidement, et commença à courir vers la demeure, vers ses compagnons malheureux, pour leur raconter cette magnifique histoire. Ils allaient rire, à n’en pas douter, et peut-être le maitre allait-il s’excuser de tous ses affreux traitements ! Tandis que Blatte courait, il ne vit pas le maitre se retourner, ni le rictus de haine déchirer son visage. Blatte allait raconter son histoire, mais il ne le ferait qu’une seule fois.

Le temple n’était pas bien grand, mais assez pour s’y perdre. Un instant, il pensa ne pas être au bon endroit, mais tout correspondait aux descriptions du maître. Le coeur de Cafard battait tellement fort que les haillons qui couvraient son buste se soulevaient en rythme. Il tenait son bout de branche comme il avait vu des soldats tenir une épée prête à frapper. Bien faible artifice pour se donner courage. Du bout de son pied, il poussa involontairement un caillou qui alla frapper contre une marche à quelques pas devant lui, et résonna en écho dans la grande salle vide. La sueur collait le tissu dans son dos, et ses mains moites laissaient leurs empruntes sur son bâton. Cafard n’y tenait plus, le calme de ce lieu l’étouffait, tout son être voulait sortir au plus vite, mais il revit l’image de la petite fille, de ces yeux de lunes, et sans vraiment comprendre pourquoi, il se remit en marche vers le coeur du temple. La faible lueur du soleil qui parvenait jusqu’ici sans avoir été dévorée par les ombres commençait à diminuer. Le jour allait bientôt laisser place à la nuit, et l’enfant devrait affronter les ténèbres seul. C’est alors qu’il aperçu la statue, perchée en haut de quelques marches qui n’étaient plus alignées depuis longtemps. La statue haute comme trois hommes représentait une femme gracieuse, fine et fragile. Non, pas une femme se repris Cafard, mais une fille, à en croire la timide poitrine dénudée. Les mains tournées vers l’extérieur donnaient une allure paisible à la sculpture, mais les yeux inexpressifs fixant l’horizon terrifiaient le jeune garçon qui se tenait là. Les lèvres fines semblaient serrées sur un terrible secret, mais le jeune voleur avait une grande imagination. Il secoua la tête et leva encore un peu son regard pour constater que la couronne ainsi que la pierre étaient bien là. Pourtant quelque chose n’allait pas. La pierre devait être rouge sang, alors que la statue était tout en nuances de gris. Avec son morceau de bois, l’enfant toucha doucement la pierre façonnée, puis s’approcha lentement. Il commença à escalader la statue, ce qui n’était pas bien difficile pour l’agile petit d’homme. Une fois sur les épaules, Cafard gratta la couronne avec son bâton, dans l’espoir d’en faire tomber la poussière et de libérer l’écarlate, en vain. Le bijou n’était qu’une pierre taillée dans la même roche que le reste de la sculpture, d’un gris terne. Assurément, le maître ne sera pas ravi. Cafard allait tout de même repartir avec et le montrer au maître. Comment être coupable de ne pas rapporter une chose qui n’existe pas ? Avec un peu de chance, il sera seulement battu et privé de nourriture quelques jours.

Tirant, poussant de toutes ses forces pour désolidariser la pierre de la couronne, Cafard glissa de son perchoir. Sans s’en rendre compte, il se trouva accroché d’une main à la couronne, le corps pendant à quelques pas au dessus du sol. Ce n’était pas beaucoup, mais la roche était dure. Si Cafard était agile, il n’était pas très fort, et les muscles de son épaule commençaient à le faire souffrir. Il ne se décidait pas à se laisser tomber, et ne parvenait pas à atteindre une prise de son autre bras. L’espace d’une seconde, il pensa se rétablir en balançant son pied droit par dessus l’épaule de la statue. Hélas, cette seconde fut celle de sa chute. Le petit corps frêle tomba lourdement sur le sol et perdit connaissance après que sa tête eut heurté le pied de la statue. Une vive douleur pris possession de tout son corps et il ne parvint plus à bouger, de peur d’être brisé. Clignant des yeux pour en chasser la poussière, il entrevit la fille aux yeux de lune se pencher sur son corps, déposer un baiser sur son front, et partir en courant en fredonnant quelques paroles inaudibles. Il mit toute sa volonté pour se relever aussi vite qu’il le put, mais ne trouvant pas son équilibre il se retrouva le nez dans la poussière. A genoux, les bras au sol, la tête entre les bras, Cafard avait le vertige. Il regarda autour de lui, et posa les yeux sur une fresque. Il voyait clairement les mêmes symboles indéchiffrables que sur le mur à l’entrée du temple, lorsqu’il se rendit compte qu’il faisait grand jour. Il avait dû rester inconscient bien plus longtemps qu’il ne l’avait cru. Il s’assit là où il était, et pris un moment pour recouvrer ses esprits. Une main passée dans sa chevelure lui apprit qu’il avait perdu du sang mais que la blessure n’était que superficielle. Sa vieille chemise était tâchée également. Il bougea lentement chaque membre de son corps et constata avec soulagement qu’aucun os n’était rompu et que toutes les articulations étaient bien en place. Il se leva, cette fois-ci avec prudence, et il lui fallut quelques longues secondes pour que le vertige s’évapore. La statue était toujours là, la couronne tout autant, mais point de pierre. A quelques pas de son point de chute, il l’a retrouva. Au lieu d’être rassuré, il sentit un froid intense l’envahir, les petits poils de sa nuque se dresser, et de grosses gouttes de sueurs perler sur son visage juvénile. La pierre l’attendait, écarlate. Il était pourtant certain que quelques heures plus tôt, il avait tenté de retirer une vulgaire roche grise de la couronne de la statue. Il jeta rapidement un regard sur celle-ci, et recula de plusieurs pas en étouffant un cri. Les yeux de lune de l’enfant sculpté étaient clos, et la bouche entrouverte. Cafard ramassa la pierre, l’enroula dans un pan de sa chemise déchirée, et s’enfuit à toutes jambes de cet étrange lieu.

Un mois s’était écoulé depuis son départ de la demeure du maître. Si cafard n’était pas pressé de le revoir, il se trouva étonné de souhaiter voir Moustique. Cependant, l’image de son ami laissa place à une image à la fois douce et effrayante, et c’est le regard infini de la fille, future épouse du maître, qui pris le dessus dans ses pensées. Il ne connaissait pas son nom et ne l’avait jamais vu auparavant, mais elle existait. Il approchait du domaine, et quelque chose n’allait pas. Où était les servants travaillant aux champs, les porteuses d’eau, les gardes montés qui patrouillaient et battaient les femmes ? Pas un bruit, sinon le vent qui soufflait en sa direction. Et une odeur. Une odeur pestilentielle. Le vent lui annonça la mort violente des occupants du domaine du maître. Il fut alors à bonne distance pour distinguer des corps à moitié rongés par les vautours, les vers et les mouches. Certains n’étaient plus que mélange effroyable de tissu déchiré, de sang séché et d’os brisés. D’autres semblaient seulement endormis, épargnés. Quelques corps pendaient par un membre au bout d’une corde jetée par dessus une branche, criblés de flèches ou tailladés en toute part. Cafard laissa tomber la pierre de sang sur le sol, et entra. Il manqua de vomir à la vue du spectacle morbide qui s’offrait à ses yeux. Le maître était accroché à une poutre par la jambe, un pieu lui traversant la cuisse. Il était nu, et son corps gras et flasque ajoutait à l’horreur de la scène. Les paupières arrachées laissaient voir des orbites vides, et la bouche tordues dans un affreux rictus de douleur cachait bien maladroitement une langue tranchée et des dents manquantes. Quant au reste de son corps… Cafard fit un effort pour arracher son regard de cette vision. Tous les objets de valeur avaient disparu. La bande de pillards ne devait pas être à plus de trois ou quatre jours de cheval d’ici. Une bonne quinzaine d’hommes en arme, entrainés, pour arriver à saccager de la sorte un domaine de cette taille. Un soupir le sorti de sa torpeur. Quelqu’un était encore vivant !? Cafard s’approcha et tendit l’oreille. A nouveau, un soupir. Il l’identifia comme provenant de la chambre nuptiale, la chambre de… De la fille aux yeux de lune. Il poussa la porte du bout des doigts, se tenant prudemment sur le côté, et osa pencher la tête pour voir à l’intérieur. La scène lui donna le vertige, et il dut se tenir pour ne pas tomber. Les enfants. Ils étaient là. Où du moins, leurs corps étaient là. Des larmes s’emparèrent des yeux de Cafard lorsqu’il vit Moustique, jeté dans un coin, au milieu des autres petits cadavres. Et sur le lourd tapis qui couvrait le sol, quelques filles. Cafard ferma les yeux, mais des images bien sombres frappèrent son esprit. Il imaginait malgré lui les pillards abuser des fillettes avant de leur briser le cou, les cris et les pleurs des ceux qui attendaient leur misérable sort, les rires grossiers des hommes, leurs grosses mains sur ces peaux si fines. Un murmure lui fit ouvrir les yeux. Sur le lit, un petit corps frissonnait sous les draps souillés. Lentement, doucement, comme s’il s’agissait de la chose la plus fragile au monde, Cafard souleva le drap, et il l’a vit. Elle aussi avait du donner son corps aux pillards, mais la pauvre vivait encore pour s’en souvenir. Elle tendit un bras frêle vers le jeune garçon, qui pris sa main dans la sienne. Elle était gelée et blanche, mais si douce ! Cafard n’aurai jamais imaginé qu’une main puisse être si douce au milieu de tellement d’horreur et de souffrance. Il monta sur le lit et s’assis à côté de la fille, lui caressant le visage et serrant délicatement sa petite main fine dans la sienne. Il serra plus fort lorsqu’il se rendit compte que ce n’était pas une fille, mais la fille. Elle ouvrit vaguement les yeux, dévoilant deux lunes magnifiques qui fixèrent profondément ceux de Cafard, mais n’eut pas la force de garder les paupières hautes. Sur son visage, était-ce un sourire ? Ses lèvres bougeaient, et un son semblait vouloir sortir de cette merveilleuse bouche. Cafard approcha son visage, posa ses lèvres à un souffle des siennes, mais n’osa pas y toucher. Puis il glissa son oreille tout contre la bouche de la mourante.

“Nous t’attendions avant… de partir. Tu es comme nous… Tu les as entendu… tu les entendras. Ecoute-les… enfant, écoute-les toujours… Tu dois vivre pour… les servir… car elles sont… tout… Trouve les autres. Tu dois les… guider. Maintenant… Donne-nous un baiser…”. Et Cafard embrassa la femme enfant, et ce fut un baiser délicieux. Et tendit que les lèvres s’unissaient, il sut qu’Elles avaient toujours été présentes à ses côtés, avant même la première aube, et au delà du dernier crépuscule. Il sentit en lui un bien-être serein, et à ce moment précis toute l’horreur du monde n’avait plus aucune importance. Le petit corps meurtri trouva enfin le repos, et se détendit dans les bras du garçon. Le jeune homme n’avait plus à être Cafard. Il n’était plus, Cafard. Le Guide et tout ce qui vivait en lui savaient ce qu’ils devaient faire, tout comme la femme enfant l’avait su avant eux. “Car Elles sont tout”.